19 juillet 2012 – Chapitre 3


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Jeudi 19 juillet 2012, 5 h 24

Le lac du Soleil Tournant doit son nom au phare qui le borde, faux vestige d’un passé naval inexistant, érigé sous le règne du maire Roberval. Bernard Beaumont est au pied de l’imposante structure. Comme tous les matins depuis sa récente retraite, il lance des bouchées de pain aux canards.

Il est très tôt et personne à part lui ne semble éveillé. Tout le village dort. Bernard n’est plus capable de dormir. Il se sent amer. Il se sent vieux. Il est sale et pouilleux. Il ne s’est ni rasé, ni lavé ce mois-ci. À quoi bon? La vie n’est qu’une salope de toute manière. Être propre n’y changerait strictement rien.

Bernard a cinquante-six ans. Il ne lui reste plus rien. Son compte en banque est à sec. Sa maison tombe en ruine. Sa voiture refuse de démarrer. Sa femme s’est envolée. Quant à son fils, il ne donne plus de nouvelle depuis trois ans. Pour le vieil homme, les jeux sont faits, rien ne va plus.

Jusqu’à tout récemment, il tenait un restaurant à Saint-Colbert de la Montagne. Un fast-food offrant cholestérol et liqueurs diverses. Sans le rendre riche, l’endroit lui a déjà permis de bien vivre. C’était avant la croisade santé du gouvernement fédéral. Le peuple préfère maintenant une salade sèche à un hot-dog graisseux. « La Bouffe à Bernard » n’était donc plus au goût du jour. Bernard lui-même n’a plus le goût de voir le jour.

Posté au bord du lac, un sac de pain à la main, il repense à sa débâcle. Son visage se crispe de douleur. Soudain, il frappe le vide de son pied. Les canards s’éloignent. L’homme s’emporte.

–          Ah non! Vous allez pas m’abandonner vous autres aussi? Espèce de rapaces!

Il se penche et s’empare d’un caillou qu’il fait mine de lancer. Certains volatiles s’envolent, les autres s’éloignent un peu plus.

–          Je vous fous la trouille, beugle Bernard en s’élançant de nouveau. Vous ne perdez rien pour attendre. Vous allez voir de quoi je suis…

–          Bonjour, Monsieur Beaumont.

Toujours armé et prêt à dégainer, l’ancien restaurateur se retourne brusquement. Il abaisse son bras en reconnaissant le jeune Delisle, fils de l’un de ses amis d’antan.

–          Olivier. Mais qu’est-ce que tu fais dehors à cette heure?

Difficilement, il esquisse l’ébauche d’un sourire.

–          Tu viens voir le monstre du lac? ajoute-t-il en se désignant.

–          Non. Je prends une marche. Je n’arrivais plus à dormir.

–          T’en fais pas le jeune. C’est tous les jours comme ça pour moi.

Le silence s’installe. Ils se regardent l’un l’autre. Bernard sent les restes de sa fierté faire un effort louable pour remonter à la surface. D’une main maladroite, il rectifie sa tenue histoire de mieux paraître. Olivier, lui, dissimule sa pitié derrière un sourire. Au bout d’une minute, il parle. 

–          C’est dommage la fermeture de votre resto, note-t-il. J’aimais bien manger chez vous.

–          Ben… J’avais plus le choix. Pis, valait mieux que j’arrête avant de pisser dans la bouffe des clients.

Olivier s’esclaffe joyeusement avant d’admettre la justesse du propos. Il se calme et reprend sa route.

–          Je vais y aller, annonce-t-il. Une bonne journée à vous Monsieur Beaumont.

–          C’est ça… Une bonne journée le jeune.

Bernard regarde Olivier s’éloigner vers la montagne, admirable vue d’ici. Tout en faisant sauter dans sa main le caillou qu’il tient toujours, il attend de voir disparaître le garçon au coin de la rue Sir William. Il se retourne ensuite vers le lac où les canards se sont regroupés assez loin pour être hors de portée de tir.

Calmé, le monstre jette son projectile au sol et recommence à lancer du pain à l’eau. Craintifs, les oiseaux demeurent sur leur position.

–          Vous osez plus approcher, constate Bernard. Venez. Je vous ferez pas de mal.

Il fait un pas en avant. Le sol cède sous son poids. Celui qui n’a plus que dédain pour la vie, lutte pour ne pas tomber. Il vacille toutefois et perd la bataille. Il s’écroule. Sa tempe droite heurte un rocher à peine visible à la surface de l’eau. Bernard roule sur lui-même. Il s’immobilise, inconscient, la tête complètement submergée.

Les canards s’offrent alors une envolée en file indienne, un éclair silencieux jaillissant de leur sillage.

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